
Lévanna était une petite fille vive et douce. Elle parlait souvent tout bas, comme si le désert pouvait entendre ses secrets. Elle aimait surtout aider, même quand elle avait un petit trac dans le ventre.
Son endroit préféré était une oasis cachée. On n’y arrivait pas par un grand chemin. Il fallait suivre trois pierres rondes, puis écouter le vent. Quand le vent sifflait “fiuu”, on tournait à gauche. Et hop: des palmiers, de l’ombre, et une eau bleue qui brillait.
Ce matin-là, Lévanna posa son petit sac près de l’eau.
“Bonjour, oasis,” chuchota-t-elle.
Dans l’ombre d’un palmier, un cheval attendait. Il s’appelait Nuage. Son poil était couleur sable, et sa crinière faisait des boucles comme des vagues. Nuage était drôle, un peu têtu, mais très loyal.
Il renifla le sac de Lévanna.
“Hiiin! Tu as apporté des pommes?”
“Une seule,” dit Lévanna. “Et elle est pour plus tard.”
Nuage fit semblant de bouder. Puis il sourit avec ses grands yeux. Oui, un cheval peut sourire, surtout à l’oasis.
Lévanna allait tremper ses doigts dans l’eau quand elle vit quelque chose d’étrange.
L’eau ne brillait plus.
Elle était pâle. Comme si on avait soufflé sur sa lumière.
Lévanna pencha la tête.
“Oasis… tu es malade?”
Un petit bruit répondit: ploc… ploc… comme un soupir.
Nuage tapa doucement le sol avec un sabot.
“Je n’aime pas ça. Quand l’eau ne brille pas, les grenouilles se cachent. Et quand les grenouilles se cachent… c’est que quelqu’un fait peur.”
Lévanna avala sa salive. Elle avait peur aussi, mais elle voulait comprendre.
“On va regarder,” dit-elle, avec une voix plus courageuse que son cœur.
Au bord de l’eau, il y avait une trace brillante, comme une ligne de soleil tombée par terre.
Et là, sur un roseau, une plaque dorée accrochée, comme un petit bouclier.
Dessus, il y avait un dessin: un soleil avec une épée.
Nuage recula.
“Le Chevalier du soleil…” murmura-t-il.
Lévanna connaissait son nom. On racontait qu’il aimait les choses très lumineuses. Trop lumineuses. Il disait: “Tout doit briller comme moi.” Et quand quelque chose brillait autrement, doucement, il n’aimait pas.
Lévanna posa sa main sur l’encolure de Nuage.
“On ne va pas se fâcher,” dit-elle. “On va réparer.”
Elle suivit la trace dorée. Entre deux rochers, un passage étroit menait derrière l’oasis. Là, il faisait plus frais, mais l’air sentait le métal chaud.
Et ils le virent.
Le Chevalier du soleil était assis, droit comme un piquet. Son casque brillait si fort qu’il fallait plisser les yeux. Il avait posé devant lui une grosse lanterne dorée.
Dans la lanterne, on voyait la lumière de l’oasis, toute serrée, comme si on l’avait enfermée.
“Halte!” dit le Chevalier du soleil, d’une voix qui sonnait comme une cloche.
“C’est ma lumière maintenant. Elle est trop jolie. Je la garde.”
Nuage fit “pffrrr” et secoua sa crinière.
“Tu l’as volée. Ce n’est pas un jeu.”
Lévanna fit un pas. Ses genoux tremblaient un peu, mais elle resta devant.
“Monsieur Chevalier,” dit-elle poliment, “l’oasis a besoin de sa lumière. Les plantes boivent l’eau. Les oiseaux viennent ici. Et moi… j’aime quand ça brille doucement.”
Le Chevalier du soleil croisa les bras.
“Moi, j’aime quand ça brille FORT. Et si je brille fort, je suis le meilleur.”
Lévanna réfléchit. Elle n’avait pas d’épée. Elle n’avait pas de bouclier. Mais elle avait une idée.
“Tu veux être le meilleur?” demanda-t-elle.
“Oui,” dit le Chevalier.
“Alors montre-le en faisant quelque chose de difficile,” dit Lévanna.
Le Chevalier pencha la tête.
“Difficile? Comme quoi?”
Lévanna montra la lanterne.
“Garder une lumière enfermée, c’est facile. Tout le monde peut fermer un couvercle. Mais… laisser une lumière briller pour les autres, ça, c’est difficile. Et c’est courageux.”
Nuage ajouta, en soufflant:
“Et puis, si tu gardes tout, tu n’as personne pour te dire bravo.”
Le Chevalier du soleil resta silencieux. On entendit seulement le vent. “Fiuu.”
Lévanna sortit alors la pomme de son sac.
“Regarde,” dit-elle. “C’est mon trésor à moi. Une pomme bien rouge. J’avais envie de la manger. Mais je peux aussi la partager.”
Elle coupa la pomme en deux avec un petit couteau de pique-nique. Elle donna une moitié à Nuage, et l’autre… elle la tendit au Chevalier.
Le Chevalier du soleil fixa la pomme. Ses gants brillants ne bougeaient pas.
“Partager?” murmura-t-il.
Lévanna hocha la tête.
“Oui. Comme ça, on a tous quelque chose. Et l’oasis aussi.”
Le Chevalier prit la moitié de pomme. Il croqua. CRAC.
Son casque sembla briller moins fort, juste un peu. Comme s’il avait baissé le volume.
Il regarda la lanterne.
“Je… je voulais qu’on me regarde,” avoua-t-il. “Quand je brille, je me sens important.”
Lévanna s’approcha encore.
“On peut te regarder quand même,” dit-elle. “Mais sans voler. Tu peux être important en aidant.”
Nuage hennit doucement, comme un applaudissement.
Le Chevalier soupira, puis posa ses mains sur la lanterne.
Il ouvrit le couvercle.
La lumière de l’oasis s’envola en petites étincelles. Elle retourna vers l’eau en faisant des “tintintin” comme des clochettes.
L’eau redevint bleue et brillante. Les palmiers frémirent. Une grenouille osa sortir sa tête. Ploc!
Et soudain, sur le sol, là où la lumière avait touché, quelque chose apparut: une petite boîte en nacre, cachée depuis longtemps sous le sable.
La boîte était décorée de perles et d’un dessin de palmier.
Lévanna ouvrit doucement.
À l’intérieur, il y avait un médaillon en forme de goutte d’eau. Il brillait d’une lumière douce, jamais trop forte, jamais trop faible.
Et il y avait aussi une petite brosse dorée, parfaite pour la crinière d’un cheval.
Nuage ouvrit grand les yeux.
“Pour moi?!”
Lévanna rit.
“Pour toi. Et le médaillon, je vais le porter. Comme ça, si l’oasis a peur un jour, je pourrai lui rappeler sa lumière.”
Le Chevalier du soleil toussota.
“Et moi?” demanda-t-il, un peu gêné.
Lévanna pensa, puis sortit de son sac un ruban simple, bleu comme l’eau.
“Tiens. Ce n’est pas un trésor d’or,” dit-elle, “mais c’est un ruban de l’oasis. Tu peux l’attacher à ton bras. Comme signe que tu protèges, au lieu de prendre.”
Le Chevalier du soleil attacha le ruban. Son armure brillait toujours, mais elle semblait plus gentille.
Ils retournèrent tous les trois au bord de l’eau.
Nuage se laissa brosser la crinière avec la brosse dorée. Il ferma les yeux, heureux.
“Ahhh. Je suis un nuage de luxe,” souffla-t-il.
Lévanna mit le médaillon à son cou. Il était frais et rassurant.
Elle regarda l’eau.
“Merci, oasis,” dit-elle.
L’oasis répondit par un doux clapotis. Comme un câlin.
Et le Chevalier du soleil, cette fois, ne cria pas “Je suis le meilleur!”
Il dit simplement:
“Je vais apprendre à briller… avec les autres.”
Lévanna sourit. Elle n’était plus seulement une petite fille timide. Elle était une petite fille qui savait parler aux cœurs. Et elle avait trouvé un vrai trésor, à porter et à partager, dans son oasis cachée.