
Dans la Forêt éthérée, les troncs semblaient tressés avec des fils de brume, et les feuilles, au lieu de bruire, chuchotaient des secrets. Quand on marchait entre les racines luisantes, on avait l’impression d’entrer dans un rêve qui aurait appris à respirer.
C’est là que vivait Nahla la terreur.
Son nom faisait sursauter les écureuils et gonfler d’orgueil les petites grenouilles, car tout le monde adorait raconter des histoires. Pourtant, Nahla n’était pas une terreur comme on l’imaginait. Elle était un superhéros, oui—cape courte, bottes solides, regard qui décide vite—mais sa “terreur” venait d’autre chose : quand elle arrivait, les ennuis avaient peur. Et quand les ennuis ont peur, ils font parfois des choses encore plus bêtes.
Nahla avait un pouvoir étrange, très pratique dans une forêt où la magie fuit comme l’eau entre les doigts : elle entendait les intentions. Pas les pensées précises, pas les secrets honteux, mais la direction intérieure—comme une flèche invisible. Une flèche qui disait : “j’aide”, “je trompe”, “je m’enfuis”, “je protège”.
Ce pouvoir avait un inconvénient : quand les intentions changeaient, le son changeait aussi, et cela pouvait donner le tournis.
Ce matin-là, Nahla marchait sur un sentier de mousse qui menait à une clairière où l’air avait un goût de menthe froide. Elle s’entraînait à un truc qu’elle appelait la Respiration de Calme. Elle comptait : un, deux, trois… et écoutait les intentions des oiseaux.
“Je picore.”
“Je surveille.”
“Je fais semblant d’être brave.”
Nahla sourit. “Ça, je connais.”
Au centre de la clairière se trouvait un vieux cercle de pierres. On disait qu’il marquait l’endroit où la forêt avait commencé à rêver, il y a très longtemps. Nahla aimait s’y asseoir quand elle voulait réfléchir sans que le monde lui réclame des solutions.
Mais ce jour-là, le monde l’attendait déjà.
Une procession arrivait, aussi discrète qu’un tambour dans une bibliothèque : des gardes en armure végétale, des bannières brodées d’argent, et au milieu… la Reine.
La Reine n’était pas du genre à se promener pour le plaisir des lucioles. Elle avait des yeux fatigués, mais une posture si droite qu’on aurait pu y suspendre un manteau sans qu’il glisse. Sa couronne n’était pas faite d’or : c’était un cercle de bois ancien, poli par des générations, incrusté de petites pierres qui semblaient contenir des aurores minuscules.
Quand la Reine aperçut Nahla, elle leva la main. Les gardes s’arrêtèrent net.
“Nahla la terreur,” dit-elle.
“Majesté.” Nahla s’inclina, juste assez pour être respectueuse, pas assez pour perdre de vue les alentours.
La Reine s’approcha, et sa voix baissa, comme si elle ne voulait pas que les arbres s’en mêlent.
“Les couleurs disparaissent.”
Nahla cligna des yeux. “Les couleurs… de quoi ?”
“De tout.” La Reine fit un geste vers les fougères. Le vert paraissait effectivement un peu… lavé. Comme si quelqu’un avait rincé la forêt trop longtemps.
Nahla regarda sa propre cape. Le rouge avait perdu son éclat, tirant vers un bordeaux triste.
“C’est subtil,” murmura Nahla.
“Pas pour longtemps.” La Reine serra les doigts sur son sceptre. “Dans trois jours, si cela continue, la Forêt éthérée deviendra grise. Une forêt grise n’est pas seulement triste : elle devient fragile. Les illusions se brisent, les passages se ferment, les créatures… se perdent.
“Je ne demande pas une promenade héroïque. Je demande qu’on restaure les couleurs.”
Nahla sentit, sous la voix de la Reine, une intention lourde : protéger. Elle était sincère.
“D’où ça vient ?” demanda Nahla.
La Reine hésita, et son intention vacilla un instant : méfiance.
“Un ogre a été vu près du vieux bassin des reflets. Là où la forêt garde ses pigments. Là où… je n’aurais jamais dû envoyer quelqu’un.”
Le ton était sec. Les regrets, eux, étaient comme des cailloux dans la gorge.
Nahla redressa les épaules. “Je vais y aller.”
“La dernière fois que j’ai dit cette phrase,” ajouta la Reine, “j’ai perdu un messager. Il n’est pas revenu. Son nom était Silex. Un garçon trop pressé. Trop courageux aussi.”
Nahla hocha la tête. “Je ne promets pas l’absence de danger. Je promets de ne pas être pressée.”
La Reine la fixa, surprise par la réponse. Puis elle sortit de sa manche un petit étui de cuir.
“Prends ceci. Une gemme de réserve. Elle contient une poignée de couleur—un bleu profond. Si tout échoue, si tu dois choisir entre te sauver et sauver quelqu’un… casse-la. Elle peut te rendre invisible une minute. Une minute, c’est long, quand on court vite.
“Et,” ajouta-t-elle en tendant l’étui, “si tu réussis, la Cour te donnera un coffre de poussière d’aurore. Du vrai. Tu pourras en faire ce que tu veux.”
À ce mot, “coffre”, l’intention de Nahla se mit à vibrer d’envie. Elle adorait les récompenses concrètes : un objet, un outil, une preuve. Les leçons étaient utiles, mais elles ne brillaient pas sur une étagère.
“Marché conclu,” dit-elle.
Avant qu’elle ne parte, un souffle chaud fit onduler la brume à la lisière de la clairière. Un être apparut, comme s’il avait été dessiné au charbon puis effacé à moitié.
C’était un Génie.
Mais pas un génie comme dans les livres, qui surgit d’une lampe en criant et en claquant des doigts. Celui-ci portait une veste trop grande, des lunettes rondes, et une expression de quelqu’un qui a déjà beaucoup essayé de bien faire, et a souvent été mal compris.
Il leva une main hésitante. “Bonjour. On m’a dit que vous cherchiez… des couleurs.”
Nahla plissa les yeux. Elle écouta son intention : aider, mais aussi se faire pardonner.
“Tu es qui ?” demanda-t-elle.
“Je m’appelle Zéphyr,” dit le Génie. “J’étais le gardien du bassin des reflets. Enfin… je devais l’être. Mais un ogre m’a volé la clef des pigments et a tordu les règles. Depuis, le bassin se vide. Je ne peux pas intervenir directement, c’est… compliqué.” Il tapota sa veste, comme si les complications étaient dans les poches.
La Reine jeta un regard froid au Génie. “Tu arrives bien tard.”
Zéphyr baissa les yeux. “Je… j’ai eu peur. Un génie qui a peur, c’est ridicule, je sais.”
Nahla, elle, ne se moqua pas. Elle connaissait ce genre de ridicule. “La peur n’est pas ridicule. Ce qu’on en fait peut l’être.”
Zéphyr releva la tête, surpris.
“Tu peux nous guider ?” demanda Nahla.
“Oui. Je peux aussi… décoder les vieux signes. Et je connais un passage que l’ogre ne surveille pas.”
La Reine inspira. Son intention passa de méfiance à calcul. “Très bien. Mais si tu nous trahis, Zéphyr, la forêt elle-même te renverra en poussière.
“Et toi, Nahla,” ajouta-t-elle, plus douce, “ne te laisse pas distraire par les histoires qu’on raconte sur ton nom. Les héros ne sont pas des légendes. Ce sont des gens qui prennent des décisions quand personne ne veut en prendre.”
Nahla serra l’étui de cuir et tourna les talons.
“En route.”
Ils traversèrent la Forêt éthérée en suivant des chemins qui n’étaient pas tout à fait des chemins. Parfois, le sol semblait décider de se déplacer à côté de leurs pas, comme une rivière de feuilles. Parfois, des arbres se rapprochaient et formaient un tunnel, puis s’écartaient sans bruit.
Zéphyr marchait vite, mais il parlait encore plus vite.
“Alors, la clef des pigments… c’est une sorte de petit prisme, vous voyez ? Quand on le place au centre du bassin, il attire les couleurs dispersées dans la forêt et les ramène comme… comme des papillons.”
“Et l’ogre veut des papillons colorés ?” demanda Nahla.
“Il veut surtout… contrôler. Les couleurs sont de la magie. Sans elles, les promesses deviennent ternes, les rêves se trouent. On peut faire croire aux gens que tout est inévitable, qu’il n’y a plus de choix.”
Nahla sentit une colère froide. Elle détestait qu’on vole aux autres la possibilité de choisir.
En fin d’après-midi, ils arrivèrent près d’un ravin. Au-dessus, un pont de lianes oscillait, mais il était presque transparent. On voyait à travers, comme si quelqu’un avait volé la teinture.
Nahla posa le pied dessus. La liane gémit.
“Charmant,” dit-elle.
À ce moment, une ombre immense tomba sur eux. Quelque chose—quelqu’un—s’approcha du ravin avec la lenteur d’une montagne qui a décidé de marcher.
Un Géant.
Il portait une ceinture faite de troncs noués et un sac rempli de pierres rondes. Son visage était large, avec des yeux étonnamment doux.
“Halte,” dit le Géant, sa voix vibrant comme un tambour sous la terre. “Le pont est à moi. Personne ne passe.”
Zéphyr se figea. Son intention s’affola : fuite.
Nahla, elle, resta droite. Elle écouta le Géant. Son intention, sous le “personne ne passe”, était… protéger. Mais protéger quoi ?
“Pourquoi ?” demanda-t-elle.
Le Géant se gratta la tête, faisant tomber un peu de mousse de ses cheveux. “Parce que si les petits passent, l’ogre les attrape. Et après, je dois les chercher. Et je ne les trouve pas. Et je n’aime pas ne pas trouver.”
Son ton était simple, mais il y avait une tristesse qui pesait.
“Tu les as déjà cherchés ?”
“Oui. Beaucoup.” Il montra son sac. “Je ramasse les cailloux qu’ils laissent. Comme ça, je n’oublie pas.”
Nahla sentit son cœur se serrer. “Comment tu t’appelles ?”
Le Géant hésita, comme si son nom avait été oublié dans un coin. “On m’appelle Bront. Bront le grand.”
“Bront,” dit Nahla. “On ne veut pas se faire attraper. On veut arrêter l’ogre.”
Bront cligna des yeux. “Arrêter… l’ogre ?”
Zéphyr, derrière, murmura : “Il est très fort…”
Nahla se tourna vers lui. “Fort n’est pas invincible.” Puis elle regarda Bront. “Et si tu nous aidais à traverser ? Tu pourrais nous montrer un autre chemin. Ou… tenir le pont pour qu’il ne casse pas.”
Bront se pencha. Son souffle sentait le pin. Son intention changea : espoir prudent.
“Je peux tenir,” dit-il. “Mais si vous tombez, je vous récupère. Ça, je sais faire.”
Nahla posa une main sur une liane. “Marché.”
Bront s’agenouilla et attrapa le pont avec deux mains, le stabilisant comme on tient une corde. Nahla traversa, légère et rapide. Zéphyr suivit, en se plaignant à voix basse de la hauteur. À mi-chemin, une liane céda. Le Génie poussa un petit cri aigu, très peu génial.
Nahla tendit la main, l’attrapa par le poignet, et le tira en avant.
“Merci,” souffla Zéphyr, pâle.
“Respire,” ordonna Nahla. “Une chose à la fois.”
De l’autre côté, Bront les rejoignit en enjambant le ravin comme s’il franchissait une flaque.
“Je viens,” dit-il.
“Tu… tu peux ?” demanda Zéphyr.
“Oui. Et puis, je veux récupérer les petits. Et leur cailloux.”
Ainsi, ils continuèrent à trois.
La nuit tomba plus vite que d’habitude, comme si quelqu’un avait soufflé sur les braises du ciel. Les étoiles étaient pâles. Le noir avait la texture d’un tissu humide.
Ils trouvèrent un abri sous un arbre creux. Bront s’assit dehors, faisant écran. Nahla et Zéphyr allumèrent un feu discret, mais la flamme aussi semblait décolorée.
“Ça va empirer,” murmura Zéphyr en regardant le feu. “Quand les couleurs s’en vont, les sorts s’éteignent. Même les trucs simples.”
Nahla sortit l’étui de cuir de la Reine. Elle le soupesa. “On n’en arrivera pas là.”
Zéphyr grimaça. “Tu dis ça comme si tu contrôlais le monde.”
“Je ne contrôle pas le monde,” répondit Nahla. “Je contrôle ce que je fais dedans.”
Bront, dehors, murmura : “Sage, petit superhéros.”
Nahla fit un petit bruit, entre un rire et une gêne. “Ne m’appelle pas petit.”
“D’accord,” dit Bront avec sérieux. “Superhéros pas petit.”
Zéphyr, malgré lui, laissa échapper un rire. Le premier de la journée.
Plus tard, quand tout fut silencieux, Nahla sentit quelque chose : une intention étrangère, épaisse, collante, qui rampait près de leur abri.
Elle se leva sans bruit et sortit.
Dans la pénombre, une silhouette massive se dessina entre les arbres. Deux yeux brillants, trop proches du sol.
L’Ogre.
Il n’était pas aussi grand que Bront, mais il était large, comme une porte qui aurait décidé d’être méchante. Sa peau avait une teinte de cendre, et une odeur de marécage le précédait.
Dans sa main, il tenait un petit objet qui scintillait faiblement—un prisme, la clef des pigments.
Nahla sentit l’intention de l’ogre : posséder. Et en dessous, une autre intention, bien plus surprenante : peur.
L’ogre avait peur.
Il parla d’une voix basse : “Superhéros. Je sais que tu es là. Ta réputation… elle pique.”
Nahla resta à distance. “Pourquoi tu voles les couleurs ?”
L’ogre fit tourner le prisme entre ses doigts. “Parce que les couleurs font briller les choses. Les gens veulent les choses brillantes. Les gens veulent toujours plus. Moi aussi. Alors je prends. Et quand ils n’ont plus, ils viennent demander, ils supplient. Et là… je suis celui qui a.”
Nahla serra les poings. “Tu rends la forêt malade.”
“Une forêt,” grogna l’ogre, “ce n’est qu’un endroit.”
“Non,” dit Nahla. “C’est un foyer.”
Derrière elle, Bront bougea. Il s’était réveillé, et ses yeux étaient fixés sur l’ogre avec une colère lente.
Zéphyr sortit à son tour, tremblant.
L’ogre recula d’un pas, voyant le Géant. Son intention de peur grossit.
“Bront,” dit Nahla doucement, “ne fonce pas.”
Bront grogna. “Il a pris les petits.”
L’ogre ricana, mais ça ressemblait plutôt à un hoquet. “Je n’ai pris personne. Ils sont venus. Ils voulaient des couleurs. Ils voulaient être spéciaux. Je leur ai donné… autre chose.”
Zéphyr blêmit. “Quoi ?”
L’ogre haussa les épaules. “Des ombres. Des endroits où se cacher. Ils aiment se cacher.”
Nahla comprit : l’ogre ne les avait pas mangés. Il les avait enfermés, peut-être, dans un lieu sans couleur—un lieu d’ombre.
“Tu les as mis où ?” demanda Nahla.
L’ogre sourit, montrant des dents irrégulières. “Dans la grotte du bassin. Là où les reflets sont prisonniers. Si tu veux les récupérer, viens. Mais attention… la grotte aime les mensonges. Elle dévore ce qui n’est pas vrai.”
Puis il se tourna, lourd, et disparut entre les arbres, emportant le prisme.
Zéphyr se prit la tête entre les mains. “C’est ma faute. La grotte… elle a été scellée pour une raison. Si on y entre sans la bonne parole, on se perd.”
Nahla posa une main sur son épaule. “On va y entrer avec la bonne chose.”
“Quoi ?”
Nahla réfléchit. La grotte dévore les mensonges. Donc elle laisse passer… la vérité.
“On dira ce qui est vrai,” répondit-elle.
Bront frappa doucement le sol, comme un serment. “Je dirai vrai.”
Zéphyr avala sa salive. “Moi aussi.”
Ils reprirent la route avant l’aube. Le chemin vers le bassin des reflets descendait dans une zone où la brume était si épaisse qu’elle semblait solide. Les arbres devenaient plus rares, et des pierres lisses émergeaient du sol, comme des dos d’animaux endormis.
Enfin, ils arrivèrent.
Le bassin des reflets était une cuvette naturelle, entourée de rochers pâles. Autrefois, on disait qu’il reflétait non seulement les visages, mais les émotions. Maintenant, l’eau était grise, presque métallique. Au centre, une petite île portait un socle vide : l’endroit où le prisme devait être posé.
Sur la rive, une ouverture béante menait à la grotte. De l’intérieur venait un souffle froid, et un murmure, comme si des voix répétaient la même question.
“Qui es-tu ? Qui es-tu vraiment ?”
Zéphyr frissonna. “C’est ça. Elle te force à répondre. Et si tu mens—même un tout petit peu—elle te prend.”
Nahla ajusta sa cape, inspira, et entra.
La grotte était plus grande qu’elle n’aurait dû. Les parois étaient couvertes de cristaux ternes, comme des larmes gelées. Chaque pas faisait résonner un écho qui n’était pas tout à fait le leur.
“Qui es-tu ?” murmura la grotte.
Nahla s’arrêta. Son intention se stabilisa : courage. “Je suis Nahla la terreur. Je protège les gens, même quand j’ai peur. Et je veux récupérer les couleurs.”
Les cristaux vibrèrent, puis la grotte la laissa passer.
Derrière, Zéphyr entra. La grotte demanda : “Qui es-tu ?”
Zéphyr ouvrit la bouche, puis se referma. Sa gorge trembla.
“Je suis Zéphyr,” dit-il enfin. “Je suis un génie qui a fui. J’ai eu peur. Et… je veux réparer.”
Les cristaux frémirent. Ils ne l’avalèrent pas.
Bront entra. “Qui es-tu ?”
Bront fronça les sourcils, comme si la question était compliquée. “Je suis Bront. Je suis grand. Et j’ai perdu des petits. Et ça me fait mal.”
La grotte soupira, presque comme une approbation, et les laissa avancer.
Plus loin, le passage se divisa en trois tunnels. Au-dessus de chacun, un symbole : une main ouverte, un œil, et une bouche.
Zéphyr murmura : “Les épreuves. Donner, voir, dire.”
Nahla observa. Son pouvoir d’entendre les intentions bourdonnait faiblement—la grotte avait une intention propre, comme un juge.
“Ici,” dit Nahla en désignant la main ouverte. “On commence par donner. Sinon, le reste ne sert à rien.”
Ils prirent ce tunnel.
Au bout, une salle ronde contenait un tas d’objets : des pièces, des bijoux, des jouets, des rubans, des pierres précieuses ternies. Un trésor, mais triste, comme un grenier.
Une voix s’éleva, moqueuse : “Prenez. Prenez. C’est ça que vous voulez, non ?”
L’ogre apparut sur un promontoire, le prisme à la main.
“Tu veux nous tenter,” dit Nahla.
“Je veux vous montrer la vérité,” répondit l’ogre. “Les héros aiment aussi les récompenses. Tu veux ton coffre de poussière d’aurore, pas vrai ?”
Nahla sentit ses joues chauffer. Oui, elle le voulait. Mais elle n’aimait pas qu’on le lui jette au visage.
La grotte murmura : “Donne.”
Zéphyr regarda les objets, hésitant. Bront serra son sac de cailloux.
Nahla sortit l’étui de cuir de la Reine. À l’intérieur, la gemme bleue brillait encore. Un bleu si profond qu’il faisait presque mal.
Zéphyr s’étrangla : “Nahla, c’est ton… ton plan de secours !”
“Oui.” Elle regarda l’ogre. “Tu crois que je ne veux que prendre. Tu te trompes.”
Elle posa la gemme sur le tas d’objets.
La lumière bleue se répandit, colorant une seconde les parois. Les cristaux de la grotte frémirent avec un son clair.
“Accepté,” murmura la grotte.
L’ogre recula, surpris. Son intention de posséder vacilla.
Le tas d’objets s’écarta, révélant une ouverture vers le tunnel suivant.
“Tu viens de donner ta seule chance de fuite,” cracha l’ogre.
Nahla leva le menton. “Alors je n’ai plus le droit de fuir.”
Ils passèrent au tunnel de l’œil.
Ici, la salle était remplie de miroirs d’eau suspendus dans l’air, comme des bulles. Chaque miroir montrait une scène différente : Nahla enfant, tombant et pleurant; Zéphyr, laissant la porte du bassin ouverte; Bront, marchant seul avec ses cailloux.
La grotte demanda : “Que vois-tu ?”
Bront s’approcha d’un miroir où l’on voyait un petit groupe d’enfants courir vers une lumière. Au bord, l’ogre tendait le prisme comme une promesse.
“Je vois… qu’ils ne sont pas prudents,” dit Bront. “Mais je vois aussi qu’ils sont curieux. Et qu’ils ne voulaient pas me faire mal.”
Le miroir se dissipa.
Zéphyr regarda son propre miroir, celui où il fuyait. Il trembla. “Je vois… que j’ai choisi le plus simple. Et que ça a rendu tout le monde en danger.”
Son miroir s’effaça.
Nahla regarda son miroir : elle se voyait, plus grande, saluée par une foule, recevant un coffre étincelant. Mais dans le reflet, ses yeux étaient vides.
“Et ça ?” demanda la grotte.
Nahla inspira. “Je vois que je pourrais devenir quelqu’un qui fait tout pour gagner. Même protéger, seulement pour être applaudie.” Elle serra les dents. “Et je refuse.”
Le miroir éclata en gouttes lumineuses qui tombèrent comme une pluie minuscule. Une teinte chaude revint un instant sur les cristaux.
Ils prirent enfin le tunnel de la bouche.
La dernière salle était un couloir étroit. Des voix y flottaient, répétant des phrases tentantes : “Dis que tu n’as jamais eu peur.” “Dis que tu es le plus fort.” “Dis que c’est la faute des autres.”
Au bout, on voyait une porte de pierre, et derrière elle, des silhouettes—les enfants perdus, recroquevillés.
L’ogre se tenait devant la porte, bloquant le passage. “Dernière chance,” grogna-t-il. “Dis que tu me laisseras garder le prisme. Dis que tu partiras. Et je les relâche.”
Zéphyr chuchota : “On ne peut pas… négocier ?”
Nahla écouta l’intention de l’ogre. Peur, toujours. Peur de perdre ce qu’il avait volé. Peur de redevenir personne.
Elle parla, calmement, assez fort pour que la grotte entende.
“Je ne peux pas te promettre ça. Je ne te laisserai pas garder le prisme.”
La grotte vibra, attendant.
Nahla continua : “Mais je peux te dire une autre vérité. Tu as peur. Et tu prends parce que tu crois que sans ça, on te chassera. On te détestera. Peut-être qu’on te déteste déjà. Mais… les couleurs ne t’appartiendront jamais. Elles appartiennent à la forêt.
“Rends le prisme, et je demanderai à la Reine un accord. Un vrai. Tu auras un travail : porter l’eau, dégager les chemins, réparer ce que tu as cassé. Pas pour te punir. Pour te donner une place.”
Zéphyr ouvrit de grands yeux. Bront retint son souffle.
L’ogre resta immobile. Son intention tremblait, comme une corde trop tendue.
“Tu mentirais,” gronda-t-il.
Nahla secoua la tête. “Je viens de donner ma gemme de secours. Je n’ai plus rien à gagner en te mentant. Et la grotte mange les mensonges. Si je te trompe, elle me prend aussi. Alors écoute.”
La grotte murmura, presque satisfait : “Vrai.”
L’ogre regarda le prisme, puis le couloir, puis les silhouettes derrière la porte. Il semblait plus petit, tout à coup.
“Je… je ne sais pas comment être… autre chose,” dit-il.
“Ça s’apprend,” répondit Nahla.
Bront avança un pas, immense, mais sa voix fut douce. “Tu peux apprendre. Moi, j’apprends à ne pas casser quand je suis triste.”
Zéphyr, d’une voix tremblante, ajouta : “Et moi, j’apprends à rester, même quand j’ai honte.”
L’ogre serra le prisme. Un instant, Nahla crut qu’il allait le briser.
Mais il le tendit.
Nahla s’avança lentement, prit le prisme du bout des doigts. L’objet était froid, mais il vibrait comme une note de musique.
La porte de pierre s’ouvrit d’elle-même. Les enfants sortirent, couverts de poussière grise, les yeux grands. Ils coururent vers Bront, qui les ramassa avec une délicatesse étonnante, comme s’ils étaient des oiseaux.
“Je suis là,” murmura le Géant. “Je vous ai cherchés.”
Un des enfants renifla. “On voulait juste… voir.”
“Je sais,” répondit Bront.
Ils sortirent de la grotte en hâte.
Au bassin, Nahla posa le prisme sur le socle au centre de l’île. Zéphyr prononça une formule ancienne, non pas pour commander la magie, mais pour l’inviter.
Le prisme aspira l’air. On aurait dit qu’il buvait le gris.
Puis la couleur revint.
Ce ne fut pas une explosion. Ce fut un retour, comme quand on ouvre les yeux après avoir longtemps gardé la tête sous l’eau. Le vert se fit profond. Le bleu du ciel s’affirma. Les reflets dans l’eau reprirent des nuances. Même la cape de Nahla sembla se souvenir qu’elle était rouge.
Les enfants poussèrent des cris de surprise. Certains rirent. Un d’eux plongea la main dans l’eau et la ressortit, les doigts teintés d’un violet lumineux.
Zéphyr trembla de soulagement. “Ça… ça marche.”
La Forêt éthérée soupira autour d’eux, comme une maison qui se réchauffe.
L’ogre, lui, restait en retrait. La couleur revenante faisait ressortir ses traits, et on voyait mieux ses cernes. Il avait l’air épuisé.
Nahla s’approcha. “Tu viens avec nous. On va parler à la Reine.”
“Elle va me… mettre en cage,” marmonna l’ogre.
“Je ne te promets pas qu’elle sera gentille,” dit Nahla. “Je promets que tu auras une chance d’être utile. Et si tu essaies de fuir, Bront est très bon pour récupérer les gens.”
Bront hocha la tête sérieusement, ce qui fit rire un enfant.
Le retour vers la clairière fut plus lumineux. Les arbres avaient retrouvé leurs veines d’or dans l’écorce. La brume se tint à distance, comme si elle respectait leur passage.
Quand ils atteignirent la clairière des pierres, la Reine les attendait déjà, entourée de gardes. Elle regarda les enfants, Bront, Zéphyr… et l’ogre.
Ses yeux se durcirent. “Tu oses revenir.”
L’ogre baissa la tête.
Nahla s’avança. “Majesté. Les couleurs sont revenues. Les enfants aussi. Et… l’ogre a rendu le prisme.”
La Reine observa l’ogre comme on observe une tempête qu’on ne veut plus jamais revoir.
“Pourquoi ?” demanda-t-elle.
L’ogre avala sa salive. “Parce que… j’ai eu peur. Et parce que… la grotte aime la vérité. Je ne pouvais plus me cacher.”
La Reine resta silencieuse, puis tourna son regard vers Nahla. “Et toi, pourquoi tu l’amènes ici ?”
Nahla sentit le poids de tous les regards. Elle répondit sans détour : “Parce que le punir seul ne rendra pas les couleurs. Il faudra réparer. Il faudra surveiller. Et… il faudra qu’il ait quelque chose à perdre, autre que son orgueil.”
Zéphyr prit la parole, sa voix plus ferme : “Je me propose de reprendre mon rôle de gardien, sous l’autorité de la Cour. Avec un serment. Et… je veux que l’ogre travaille avec moi. Pas seul. Sous surveillance. Et s’il refuse, alors oui, qu’on l’éloigne.”
Bront s’avança aussi. “Et moi, je garde le pont. Comme ça, les petits ne traversent pas sans moi.”
La Reine regarda ces trois alliés improbables : un superhéros au nom intimidant, un génie tremblant mais honnête, et un géant au cœur trop grand pour sa poitrine.
Son intention changea : prudence, puis… justice.
“Très bien,” dit-elle. “Ogre, tu seras assigné aux travaux de la lisière : dégager les sentiers, porter les pierres, restaurer les talus. Chaque semaine, tu rendras compte. Zéphyr, tu seras jugé pour ta fuite, mais ton geste aujourd’hui compte. Bront, tu seras nommé Gardien du Ravin.”
Bront ouvrit la bouche, étonné. “Gardien… officiel ?”
“Officiel,” confirma la Reine.
Les enfants applaudirent, sans comprendre toute la politique, mais comprenant la joie.
La Reine se tourna enfin vers Nahla. “Quant à toi… tu as accompli la quête. Tu as restauré les couleurs.”
Un garde apporta un coffre long, sculpté de motifs de feuilles et de comètes. Il le posa devant Nahla.
“Le coffre de poussière d’aurore,” annonça la Reine.
Nahla posa les mains dessus. Le bois était tiède, comme s’il avait retenu un lever de soleil.
“Tu l’as mérité,” dit la Reine, plus doucement. “Et… je sais aussi que tu as donné ma gemme. Elle est perdue.”
Nahla haussa les épaules. “Elle a servi.”
La Reine sortit alors quelque chose de sa poche : une petite capsule de verre contenant un éclat bleu profond.
“Alors voici une nouvelle gemme,” dit-elle. “Pas une gemme de fuite. Une gemme de lumière. Elle ne rend pas invisible. Elle éclaire ce qui est caché, quand on doute.”
Nahla la prit, surprise. Elle écouta l’intention de la Reine : reconnaissance.
“Merci,” dit Nahla.
Zéphyr la regarda, puis le coffre. “Tu vas en faire quoi ?”
Nahla eut un sourire un peu mystérieux. “Je vais fabriquer quelque chose.”
Quelques jours plus tard, la Forêt éthérée célébra le retour des couleurs. Dans la clairière, des lampions étaient suspendus entre les branches. Les feuilles brillaient de teintes nouvelles. Les enfants racontaient leur aventure en exagérant, comme toujours.
Bront, désormais Gardien du Ravin, portait une écharpe officielle ridiculement petite sur lui, ce qui le rendait très fier.
Zéphyr, avec une vraie clé accrochée à sa ceinture, surveillait les accès au bassin avec une attention calme. Et l’ogre… l’ogre portait des troncs, réparait un chemin, et grognait moins. Il n’était pas devenu gentil d’un coup, mais il avait une place. Et une place change parfois plus qu’un discours.
Au centre de la fête, Nahla ouvrit enfin son coffre. La poussière d’aurore scintilla, comme si on avait capturé une poignée de matins.
Avec l’aide de Zéphyr, elle en mélangea une partie à de la résine et à des fibres d’écorce. Bront apporta une pierre plate parfaitement lisse.
“Qu’est-ce que c’est ?” demanda un enfant.
Nahla posa la pâte brillante sur la pierre, la sculpta, y grava des symboles simples : une main, un œil, une bouche. Puis elle plaça au centre la gemme de lumière offerte par la Reine.
Quand elle recula, l’objet s’alluma doucement.
“C’est une Balise des Couleurs,” expliqua Nahla. “Elle ne sert pas seulement à faire joli. Si la forêt recommence à pâlir, si quelqu’un tente de voler les pigments, elle sonnera. Et elle montrera la direction.”
“Comme un super-pouvoir en objet !” s’exclama un autre.
Nahla sourit. “Exactement. Et comme ça, on n’attendra pas trois jours.”
La Reine, présente, hocha la tête avec satisfaction.
Plus tard, quand la fête s’apaisa, Nahla s’assit près du cercle de pierres. La forêt avait retrouvé ses couleurs, mais aussi quelque chose d’autre : une vigilance douce.
Zéphyr la rejoignit. “Tu sais,” dit-il, “ton nom… ‘la terreur’… ça te va.”
Nahla arqua un sourcil. “Tu te moques ?”
“Non. Les vrais dangers ont peur de toi. Et… tu n’as pas eu besoin d’être cruelle. Juste claire.”
Bront s’assit aussi, faisant trembler un peu le sol. “Et tu as récupéré trésor,” ajouta-t-il, satisfait.
Nahla tapota le coffre, maintenant à moitié vide. “J’ai récupéré un trésor. Et j’ai fabriqué une balise. Ça me plaît.”
Elle regarda la Forêt éthérée. Les feuilles chuchotaient de nouveau des secrets, mais cette fois, ils ne parlaient pas de disparition. Ils parlaient de lendemains.
Nahla la terreur se leva. Sa cape rouge, enfin vive, se souleva légèrement dans le vent.
“Bon,” dit-elle. “Qui a dit que les ennuis ne reviendraient pas ?
“Qu’ils reviennent. Maintenant, on est prêts.”